Un État n’est pas une entité statique, mais un équilibre dynamique entre les actifs hérités et les obligations futures. Quiconque comprend cette logique reconnaît que la prospérité n’est pas créée par les seules ressources, mais par la capacité à les préserver et à les accroître au profit des générations futures, et c’est précisément là que la règle de Hartwick entre en jeu.
Un pays est bien plus que des lignes sur une carte, des statuts dans des livres ou des relevés trimestriels du PIB. Au fond, il fonctionne comme un vaste bilan vivant, un grand livre qui enregistre la richesse héritée des générations passées et l’héritage dû aux générations à venir.
Les actifs se dressent comme les forêts anciennes et les veines des montagnes : les ressources naturelles encore enfermées dans la terre, les routes et les ports animés par le commerce, les usines et les idées qui stimulent la productivité, les réserves étrangères accumulées comme des provisions pour les tempêtes, et le pouvoir tranquille de prélever des impôts à l’avenir.
Les passifs se profilent comme des nuages d’orage qui s’amoncellent : dette publique, promesses de pensions et de soins de santé, et obligations conditionnelles qui ne révèlent souvent tout leur poids que lorsque les vents économiques hurlent.
La différence entre ces deux colonnes, cette revendication résiduelle, est l’équité implicite d’une nation. Les citoyens sont les actionnaires ultimes. Ils profitent des bénéfices lorsque la gestion est judicieuse et absorbent les pertes lorsqu’elle est défaillante. Les sociétés émettent des actions négociables que les propriétaires peuvent vendre ; les nations n’en émettent pas. Pourtant, cette équité est profondément réelle. Elle se manifeste par la capacité de la nation à traverser les tempêtes sans chavirer, à conserver la confiance des marchés et des alliés et à transmettre à la prochaine génération un sol plus riche et non épuisé.
Il est rarement inscrit dans un registre officiel. Elle ne peut pas être proprement mise sur le marché chaque trimestre. Mais sa présence, ou son érosion, façonne le destin de sociétés entières, tout comme la quille invisible d’un navire détermine s’il fend les vagues ou s’y enfonce.
Les économistes s’interrogent depuis longtemps sur la manière de mesurer, de protéger et d’accroître cette force résiduelle. Jeffrey Sachs et Andrew Warner ont mis en évidence la « malédiction des ressources », en montrant comment l’abondance des ressources peut devenir un cadeau empoisonné, engendrant volatilité, recherche de rentes et ralentissement de la croissance au lieu d’une large prospérité. Joseph E. Stiglitz et ses collaborateurs ont affirmé que le véritable échec n’est pas de posséder des ressources, mais de ne pas transformer des bénéfices éphémères en capital durable.
En 1977, James M. Hartwick a proposé la boussole opérationnelle la plus claire : pour garantir l’équité intergénérationnelle, il faut investir toutes les rentes provenant de ressources épuisables dans du capital reproductible ou financier. L’épuisement d’une forme de richesse nationale doit être compensé par la construction d’une autre, sinon le grand livre se vide lentement de son contenu.
Cette idée recadre tout. L’extraction du pétrole n’est pas un « revenu » à dépenser comme les bénéfices des récoltes. Il s’agit de la vente de l’argenterie familiale, une conversion ponctuelle du capital qui exige un réinvestissement si l’on veut que le patrimoine perdure. Un excédent budgétaire n’est pas automatiquement vertueux si ces fonds ne sont pas conservés et capitalisés comme des graines plantées pour une récolte future.
Les fonds souverains deviennent le pont pratique : des mécanismes qui transforment des ressources limitées en équité durable pour les citoyens en tant que véritables demandeurs résiduels.
Une clarification nécessaire
Nous nous concentrons ici strictement sur les nations souveraines. « L’Europe est une riche tapisserie de pays distincts, chacun ayant son propre livre de comptes, ses propres réalités fiscales et ses propres citoyens-actionnaires. Elle ne possède ni trésor unifié, ni bilan consolidé unique, ni capacité collective à absorber les chocs au nom de tous.
Sans un grand livre souverain cohérent, il ne peut y avoir d’équité unifiée.
L’analyse est donc centrée sur les nations individuelles, chacune étant responsable en dernier ressort devant son propre peuple.
Quand les nations agissent en propriétaires responsables : Hartwick en pratique
Les pays qui préservent le mieux l’équité souveraine partagent une reconnaissance durement acquise : les revenus des ressources ne sont pas des revenus ordinaires qui coulent comme une rivière. Elles représentent la transformation et l’épuisement potentiel du capital national, comme l’abattage d’une forêt ancienne sans replantation.
À moins d’être délibérément remplacée, l’abondance d’aujourd’hui se fait au détriment de celle de demain.
Un groupe restreint de nations a bâti des institutions solides autour de cette vérité, transformant la règle de Hartwick de théorie en pratique vivante.
Fonds souverains et transformation des capitaux
| Pays | Fonds | Fondée | Taille approximative | Interprétation |
| Norvège | Fonds de pension de l’État Global | 1990 (entrées 1996) | 2,0 milliards de dollars | L’équité intergénérationnelle pure |
| EAU (Abu Dhabi) | ADIA | 1976 | 1,0 milliard de dollars et plus | Préservation du capital à long terme |
| Arabie Saoudite | PIF | 1971 (changement majeur en 2015) | 900 milliards de dollars et plus | Transformation + retours stratégiques |
| Chine | CIC / SAFE | 2007 / 1997 | 1 à 3 milliards de dollars combinés | Stratégique + financier |
| Russie | Fonds national de patrimoine | 2008 | 150 milliards de dollars | Tampon de stabilisation |
| Australie | Fonds pour l’avenir | 2006 | 200 milliards de dollars | Financement du passif |
| Canada | Investissements du RPC | 1997 | 500 milliards de dollars et plus | Capitaux de pension |
| Japon | GPIF | 2006 (réforme) | 1,8 milliard de dollars | Capital lié au passif |
La Norvège est l’incarnation la plus claire et la plus disciplinée de la règle de Hartwick, un jardinier patient transformant une découverte pétrolière ponctuelle en une forêt durable d’actifs financiers. Les recettes sont exclues des dépenses ordinaires et investies dans le monde entier, en grande partie à l’étranger, afin d’éviter que l’économie ne surchauffe comme une serre. Seul le rendement réel attendu à long terme peut entrer dans le budget, laissant le capital intact comme du maïs de semence protégé.
Le fonds dépasse aujourd’hui les 2 000 milliards de dollars et détient des participations importantes dans des entreprises du monde entier. La Norvège ne s’est pas contentée de surfer sur la vague pétrolière ; elle a transformé un actif naturel en voie d’épuisement en un capital perpétuel qui fait vivre chaque citoyen de génération en génération.
Les États du Golfe ont suivi des voies parallèles avec leurs propres accents. L’ADIA d’Abou Dhabi a constitué des participations régulières et à long terme, à la manière d’un intendant attentif qui agrandit le domaine familial. Le PIF d’Arabie saoudite opère de manière plus audacieuse, utilisant le capital à la fois comme bouclier et comme épée dans le cadre de Vision 2030, réaffectant l’économie vers de nouvelles industries tout en préservant la richesse.
Ici, l’équité n’est pas une réserve passive, mais un catalyseur actif qui remodèle l’héritage national.
La Chine et la Russie apportent une nuance importante. Leurs grands véhicules associent l’accumulation à un objectif stratégique. Les fonds chinois recyclent les excédents tout en poursuivant des objectifs industriels et géopolitiques plus larges. Le fonds russe constitue un tampon budgétaire, mais les pressions extérieures peuvent limiter sa manœuvrabilité.
Dans les deux cas, la valeur réelle des fonds propres souverains ne dépend pas seulement de leur taille, mais aussi de leur liberté d’action, comme un capital qui peut être déployé sans chaînes.
Le Canada et l’Australie incarnent une discipline plus calme et plus défensive. Leurs fonds sont axés sur la prévoyance, le préfinancement des retraites et des engagements, comme s’il s’agissait de constituer des provisions en prévision d’un long hiver.
Il s’agit de fonds propres construits pour durer plutôt que pour se développer de manière agressive.
Lorsque les capitaux propres sont intégrés plutôt qu’explicitement déclarés
La puissance souveraine n’arrive pas toujours avec l’étiquette brillante d’un fonds dédié. Certaines nations l’accumulent discrètement par d’autres voies institutionnelles, comme les racines qui renforcent un arbre sous la surface.
La Suisse offre l’exemple le plus élégant d’équité intégrée. Grâce à une gestion soutenue de la monnaie, la Banque nationale suisse a cultivé un important portefeuille d’actifs étrangers (environ 800 à 900 milliards de dollars). Les autorités soulignent son rôle dans la stabilité monétaire et la liquidité.
Pourtant, sur le plan fonctionnel, ces réserves agissent comme un capital souverain, générant des rendements, amortissant les chocs et renforçant la résilience nationale, tel un ballast caché qui stabilise le navire en cas de mer agitée. La Suisse a constitué des fonds propres sans les nommer officiellement.
Le Japon suit une logique différente. Son fonds d’investissement pour les pensions de l’État est énorme, mais la dette publique est également importante. La stabilité découle de la propriété nationale des engagements, d’institutions de confiance et de la cohérence interne, d’un bilan maintenu moins par des actifs excédentaires que par un rigoureux contrôle interne de ses obligations.
Les États-Unis : L’équité systémique et sa nature conditionnelle
L’Amérique se trouve dans une catégorie à part. Elle ne dispose pas d’un grand fonds souverain fédéral traditionnel, et ses engagements explicites sont considérables et croissants. Pourtant, elle conserve une remarquable marge de manœuvre financière.
Cette flexibilité ne découle pas d’une comptabilité conventionnelle supérieure, mais d’une position unique dans le système mondial. Le rôle du dollar en tant que principale monnaie de réserve mondiale, la profondeur des marchés de capitaux et sa position géopolitique créent une demande extérieure persistante pour les engagements américains, un filet de sécurité invisible tissé par d’autres.
Comme l’a expliqué Barry Eichengreen, en s’appuyant sur le « privilège exorbitant » de Valéry Giscard d’Estaing, cet arrangement permet aux États-Unis de financer leurs déficits à des conditions avantageuses. Il s’agit d’un capital partiellement externalisé : le monde aide à supporter une partie du bilan de l’Amérique.
Ce privilège est puissant mais conditionnel. Il repose sur le maintien de la confiance mondiale. L’augmentation du fardeau de la dette et des coûts d’intérêt met ses limites à l’épreuve, comme un pont dont la charge augmente alors même que ses fondations sont examinées à la loupe. Les États-Unis ne manquent pas de fonds propres ; ils en détiennent une grande partie de manière implicite.
La question qui se pose est de savoir s’il est suffisant de s’appuyer sur cette architecture invisible ou s’il convient de mettre en place des structures plus explicites.
La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni : La force sans la grande capitalisation souveraine
Ces pays illustrent un autre équilibre viable, prospère, productif et institutionnellement sain, mais fonctionnant avec des réserves explicites de fonds propres souverains relativement limitées.
| Pays | Structure | Réalité fonctionnelle |
| Allemagne | Fonds limités (par exemple, KENFO) | L’accent est mis sur la discipline en matière de responsabilité |
| France | Bpifrance et outils similaires | Déploiement stratégique sur les fonds propres conservés |
| Royaume-Uni | Des initiatives modestes | Recours aux marchés privés et à la profondeur financière |
L’Allemagne donne la priorité au contrôle des engagements et au maintien de la crédibilité budgétaire, en préservant l’intégrité de son bilan comme un ménage qui évite de s’endetter à nouveau. La France oriente les outils de l’État vers des objectifs industriels et politiques, en déployant activement le capital plutôt qu’en l’accumulant comme une vaste réserve nationale. Le Royaume-Uni tire parti du dynamisme du secteur privé et du rôle financier de Londres.
Dans chaque cas, la force nationale est réelle, mais elle n’est pas fortement capitalisée au niveau souverain. Cette approche permet de naviguer en douceur par beau temps, mais laisse des marges plus minces lorsque les tempêtes s’intensifient.
Recadrer le paysage mondial
Une fois examiné sous l’angle de l’équité souveraine, le monde se divise moins en fonction de la richesse actuelle que de la façon dont les nations tiennent leurs livres de comptes.
Comment les pays gèrent-ils les fonds propres souverains ?
- Constructeurs d’actions explicites (Norvège, Émirats arabes unis, Arabie saoudite) : Convertir les ressources en voie d’épuisement en capital financier diversifié et composé, en suivant fidèlement la règle de plantation de Hartwick.
- Gestionnaires du passif (Canada, Australie, Japon) : Préfinancer les obligations futures, comme mettre de côté des magasins pour des besoins futurs connus.
- Systèmes de capitaux stratégiques (Chine, Russie) : Intégrer les actifs dans des cadres politiques et de développement plus larges.
- Systèmes d’équité intégrés (Suisse) : S’accumulent discrètement par le biais des opérations monétaires, comme des racines qui renforcent l’arbre sans qu’on les voie.
- Fonds propres systémiques (États-Unis) : Tirer parti de l’architecture monétaire et financière mondiale en tant que structure de soutien étendue.
- Force non capitalisée (France, Allemagne, Royaume-Uni) : S’appuient principalement sur la productivité, la fiscalité et les marchés privés, naviguant sur la lancée actuelle plutôt que sur des réserves stockées.
La ligne de démarcation se situe entre les nations qui remplacent systématiquement leurs actifs épuisés et préfinancent leurs obligations, et celles qui dépendent d’une croissance continue, d’une crédibilité ou d’un privilège extérieur.
Observation finale
En théorie, les citoyens sont les propriétaires de la nation. En pratique, ils sont les demandeurs résiduels qui héritent des conséquences de l’érosion de l’équité.
La règle de Hartwick, les avertissements de Sachs et Stiglitz et l’analyse des privilèges systémiques convergent tous vers la même discipline : traiter les ressources et les excédents nationaux comme un capital à gérer au fil des générations, et non comme une récolte inattendue.
Les effets se déploient progressivement, comme un sol qui perd lentement de sa fertilité ou une coque de navire qui accumule les bernacles, rarement spectaculaires en une seule année, mais décisifs sur plusieurs décennies. L’équité souveraine n’est pas déclarée haut et fort sur un grand livre. Elle se révèle discrètement dans la résilience d’une nation, son espace politique et les opportunités offertes à sa population.
Lorsqu’il est absent ou négligé, l’ajustement ne disparaît pas. Il est reporté sur les seules parties prenantes qui ne peuvent pas vendre leurs actions ou s’en aller : les citoyens eux-mêmes.
Contrairement aux capitaux mobiles ou aux dettes refinancées, ils restent ancrés dans le résultat. Leur prospérité ou les charges qu’ils supportent révèlent en fin de compte si un pays a réellement préservé ses fonds propres souverains ou s’il les a tranquillement dépensés.
Dans le grand livre de l’histoire, c’est la mesure qui compte le plus.
Eric Lefebvre
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