Que se passe-t-il lorsqu’une recherche d’excellence s’enlise aux portes du marché ? Le Dr Antonios Gkikakis, PDG d’une start-up et spécialiste en robotique qui a récemment quitté son poste de chercheur à l’Institut italien de technologie (IIT) de Gênes, a placé cette question au cœur de sa présentation devant l’AI Future Council du Swiss Future Institute. Il a proposé deux pistes de réponse concrètes sous la forme de deux entreprises de « deep tech » qu’il dirige lui-même.
M. Gkikakis observe une tendance récurrente dans le paysage de la recherche : les systèmes robotiques sont développés jusqu’à un niveau de maturité technologique élevé (TRL 4 ou 5), puis leur développement s’enlise. Le défi ne réside pas dans un échec technique, mais dans la transition : du laboratoire au marché, de la logique de la recherche à la logique entrepreneuriale. « J’ai vu des technologies incroyables prendre la poussière sur des étagères », a déclaré M. Gkikakis. « C’est un énorme gâchis. »
Son approche : ne pas attendre, mais créer soi-même une entreprise. Avec Guardian et ALMA, il dirige deux projets qui ne pourraient guère être plus différents, mais qui poursuivent tous deux la même idée de fond : intégrer l’IA physique dans le monde réel.
Étude de cas n° 1 : Guardian – la combinaison de protection à airbag pour les travailleurs
Le constat de départ est d’une simplicité alarmante : les chutes constituent l’une des causes les plus fréquentes d’accidents du travail à l’échelle mondiale. Rien qu’en Europe et aux États-Unis, on recense chaque année environ un million de glissades, de trébuchements et de chutes sur le lieu de travail. Dans le secteur de la construction, cible principale de Guardian, un décès sur cinq dans l’Union européenne est dû à une chute.
La solution réside dans un « EPI intelligent » (équipement de protection individuelle intelligent) : un gilet de protection doté d’un système d’airbag intégré. Ce dispositif détecte en temps réel si une personne est en train de tomber, quelles que soient la hauteur ou la direction de la chute, et déploie l’airbag en moins de 0,08 seconde avant l’impact. Le problème des déclenchements intempestifs (« faux positifs ») s’est avéré particulièrement délicat : les ouvriers du bâtiment sautent, courent et s’accroupissent. Un gonflage involontaire sur un échafaudage peut lui-même constituer un danger. M. Gkikakis a résolu ce problème grâce à une modélisation précise de la reconnaissance des activités.
La stratégie de commercialisation s’articule en trois phases. La première phase se concentre sur la vente directe du gilet de sécurité aux entreprises, offrant un retour sur investissement immédiat grâce à la réduction des coûts liés aux accidents. Cela implique la collecte de données de mouvement auprès de véritables travailleurs. Au cours de la deuxième phase, ces données sont traitées pour former un ensemble de données de mouvement unique et sont protégées en tant que propriété intellectuelle. La troisième phase correspond à la vision d’avenir : des exosquelettes actifs qui non seulement protègent, mais améliorent également les capacités physiques des personnes. Un premier prototype, un exosquelette dorsal passif pesant à peine 1,3 kilogramme et destiné aux tâches de levage, a été présenté lors de l’intervention.
Une discussion animée s’est immédiatement engagée au sein du public au sujet des applications potentielles : les maisons de retraite et la population âgée, l’intégration dans le régime d’assurance Suva en Suisse, la logistique aéroportuaire, le Moyen-Orient et ses réglementations strictes en matière de chantiers, ainsi que des propositions concrètes de mise en relation formulées par des membres avec des entreprises, des universités et des initiatives dans le domaine de la santé.
Étude de cas n° 2 : ALMA – Actionneurs et robots sauteurs au service de l’économie lunaire
Le deuxième projet est bien plus spéculatif et, en même temps, visionnaire. ALMA signifie « saut » en grec et est l’acronyme de « Adaptive Lunar & Microgravity Actuation ». L’objectif : résoudre de manière radicale le problème de la mobilité sur la Lune. Les roues des rovers lunaires sont lentes (environ 0,1 km/h), s’enlisent dans les cratères et ne fonctionnent pas sur le terrain lunaire poussiéreux et accidenté. Il est impossible de voler en l’absence d’atmosphère. Selon M. Gkikakis, le mode de transport optimal sur la Lune est le saut, comme le font intuitivement les astronautes.
La pièce maîtresse technologique est le RingScrew, un entraînement linéaire breveté développé à l’IIT, qu’ALMA commercialise désormais en exclusivité. Il est trois fois plus rapide que les technologies comparables disponibles sur le marché, ne présente pratiquement aucun jeu, offre un frottement extrêmement faible et ne nécessite aucun lubrifiant liquide, qui s’évaporerait dans le vide spatial et entraînerait des défaillances catastrophiques. Intégré au prototype de validation terrestre « Skippy », ce mécanisme a déjà démontré avec succès sa capacité à effectuer des sauts dynamiques d’un mètre. L’architecture est conçue pour permettre des sauts pouvant atteindre 3 mètres sur Terre, ce qui se traduit par d’énormes bonds de 18 mètres sur la Lune grâce à une gravité six fois plus faible.
Ici aussi, la feuille de route comporte trois étapes : tout d’abord, l’obtention de brevets et la validation en conditions spatiales ; ensuite, l’entrée sur le marché via les communications laser par satellite (lasercom) et le routage optique par laser dans les centres de données spatiaux (avec l’avantage d’acquérir immédiatement une « expérience de vol spatial », c’est-à-dire un historique de performances en milieu spatial réel) ; et enfin, la mobilité lunaire proprement dite pour les agences spatiales et les entreprises spatiales privées. Le marché total de la propulsion spatiale et de la robotique est estimé à environ dix milliards de dollars américains d’ici 2030.
Quel obstacle est le plus difficile à surmonter ?
À la fin de son intervention, M. Gkikakis a posé une question pertinente à l’auditoire : qu’est-ce qui est le plus difficile à surmonter, l’obstacle de l’acceptation par les entreprises (Guardian) ou la validation technique dans le domaine spatial (ALMA) ?
Les réponses étaient claires : la validation spatiale est considérée comme le plus grand défi à relever. Sans partenaires stratégiques solides, tels qu’une entreprise spatiale bien établie, cette voie est pratiquement impossible à suivre. Le lancement chez Guardian, en revanche, relève davantage de la constance, de la capacité de persuasion personnelle et du choix du bon point d’entrée. En fin de compte, cela peut se résoudre grâce à une persévérance courtoise, comme l’a souligné l’un des participants.
M. Gkikakis lui-même a conclu par un message pragmatique : ces deux projets de start-up se trouvent à un tournant décisif, à la croisée de la recherche et du marché. C’est précisément à ce stade qu’il faut non seulement de la technologie, mais aussi un réseau, du courage et la volonté de ne pas baisser les bras.
Binci Heeb
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