Qui soutiendra l’économie moderne et pour combien de temps encore ? Alors que la base démographique des pays occidentaux se rétrécit, les exigences fiscales à l’égard de ceux qui travaillent, paient et restent augmentent. L’article retrace l’évolution de la relation entre les citoyens et l’État au cours des dernières décennies et explique pourquoi de plus en plus de personnes ne se sentent plus propriétaires de leur communauté, mais plutôt ses débiteurs permanents.
Les colonnes précédentes de cette série ont examiné les structures sur lesquelles reposent les économies modernes. L’énergie comme moteur physique de la production. Les obligations comme moyen de circulation. La dette comme l’ombre que l’avenir projette sur le présent. L’équité souveraine comme le long registre de la gestion. La fiscalité, pilier étroit des recettes. Chaque colonne décrivait une pièce de la machinerie.
Cette semaine, l’accent est mis non plus sur les machines, mais sur ceux qui les font fonctionner.
Les économies modernes ne reposent pas uniquement sur le capital. Elles reposent sur des personnes. Des personnes qui travaillent, épargnent, consomment, élèvent des enfants, paient des impôts et, le moment venu, transmettent ce qui reste. Le système parle d’eux en termes d’agrégats. Participation à la population active. Taux de dépendance. Revenu médian. Base des contribuables. Le langage est fonctionnel, presque industriel, et le cadrage qu’il implique est rarement explicite.
Cela vaut la peine d’être explicité. Du point de vue du système, une population n’est pas une collection d’individus. Il s’agit d’une ressource productive, répartie entre les cohortes d’âge, avec des schémas prévisibles de contribution et de consommation tout au long de la vie. Cette façon de voir a une longue histoire, et le malaise qu’elle produit fait partie de sa précision. Aristote, dans les Politiques, considérait déjà le citoyen d’abord comme un participant à la vie productive et militaire de la polis, et seulement ensuite comme une personne. L’État fiscal moderne fonctionne selon une version plus sophistiquée de la même logique. Le vocabulaire s’est assoupli. La structure, elle, ne s’est pas assouplie.
La question que pose cette chronique est de savoir ce qui se passe lorsque la ressource productive elle-même commence à diminuer et que les obligations entre le citoyen et l’État cessent d’être symétriques.
La base qui se rétrécit
La situation démographique des pays développés en 2026 est, quelle que soit la norme historique, inhabituelle.
Au Japon, l’âge médian a atteint cinquante ans. En Italie, quarante-huit ans. En Allemagne, il est de 47 ans. La population en âge de travailler de l’Union européenne a atteint son maximum vers 2010 et diminue depuis. En Chine, la population en âge de travailler a atteint son maximum en 2014. Le taux de fécondité de la Corée du Sud, qui est d’environ 0,7 enfant par femme, est le plus bas jamais enregistré dans une économie développée en temps de paix. Les États-Unis, soutenus en grande partie par l’immigration, sont l’exception démographique parmi les grandes économies, mais leur taux de fécondité est lui aussi tombé en dessous du seuil de remplacement.
Le taux de dépendance, la mesure standard de la population en âge de travailler par rapport aux personnes qu’elle doit soutenir, augmente dans tous les pays développés. L’OCDE prévoit que d’ici 2050, la plupart de ses États membres compteront moins de deux adultes en âge de travailler pour chaque retraité, contre environ quatre en 1990. L’architecture fiscale de l’après-guerre, les pensions, les soins de santé, l’assurance sociale, ont été conçus pour le ratio inverse.
Cela est important car chacune des structures décrites dans les colonnes précédentes repose sur l’existence d’une population active productive. Les obligations sont remboursées par les revenus futurs. Le service de la dette est assuré par les impôts futurs. L’équité souveraine est le droit résiduel des citoyens sur les actifs gérés pour les générations futures. La fiscalité pèse sur ceux qui gagnent de l’argent. Si vous supprimez ou réduisez la base productive, toutes les autres colonnes de cette série commencent à être soumises à des contraintes plus strictes.
Le pilier des recettes décrit la semaine dernière est étroit. Le pilier qui produit les revenus est lui aussi, de plus en plus, étroit. Et contrairement aux hauts revenus examinés dans cette colonne, ce pilier est largement immobile.
Ceux qui restent
La chronique Fiscalité s’est achevée sur le constat que ceux qui paient le plus d’impôts sur le revenu sont ceux qui, dans bien des cas, ont aussi les moyens de partir. Le corollaire mérite l’attention. La population active au sens large, celle qui forme la force de travail, élève la prochaine génération et soutient la base productive, est presque entièrement liée à son lieu de résidence. Par la langue, par les obligations familiales, par les réseaux professionnels ancrés dans l’économie locale, par l’impossibilité pratique de déplacer un ménage de l’autre côté d’une frontière avec un espoir raisonnable d’obtenir un emploi équivalent. Pour la plupart des travailleurs dans la plupart des pays, la mobilité n’est pas une option valable. Le choix de rester n’est, en fait, pas un choix.
Il s’agit de la population sur laquelle repose en fin de compte tout système fiscal. Ce sont les producteurs, les consommateurs, les contribuables, les cotisants aux systèmes de retraite et de soins de santé qui, le moment venu, financeront leurs propres retraites. Ils ne peuvent pas être réévalués, couverts ou délocalisés. Du point de vue du bilan souverain, ils constituent l’actif le plus fiable du grand livre.
Il s’agit, en termes clairs, de la participation la plus durable disponible dans toute économie moderne. C’est aussi, en termes clairs, la moins négociable.
Le caractère récent de la revendication fiscale moderne
Les obligations qui pèsent sur ce pilier immobile sont aujourd’hui considérables. Elles sont aussi, à l’aune de l’histoire, récentes.
La Grande-Bretagne a introduit le premier impôt moderne sur le revenu en 1799, sous William Pitt le Jeune, en tant que mesure d’urgence temporaire pour financer les guerres napoléoniennes. Il a été abrogé après Waterloo, réintroduit en 1842, toujours en principe comme mesure temporaire, et n’a jamais été aboli par la suite. Les États-Unis ont adopté leur premier impôt fédéral sur le revenu en 1861 pour financer la guerre de Sécession, l’ont laissé s’éteindre et ne l’ont rendu permanent qu’avec le seizième amendement en 1913. La France a adopté son impôt sur le revenu moderne en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale. L’Allemagne a suivi en 1920. L’impôt fédéral direct de la Suisse trouve son origine dans les prélèvements d’urgence effectués en temps de guerre en 1916 et 1940. Dans presque tous les cas, le même schéma se répète. L’impôt a été introduit en tant que mesure de guerre, justifié comme étant temporaire et rendu permanent discrètement une fois l’urgence passée.
Pendant la plus grande partie de l’histoire, les États se sont financés par des droits de douane, des droits d’accise, des impôts fonciers, des prélèvements sur des transactions spécifiques et l’avilissement périodique de la monnaie. Une créance récurrente sur le revenu individuel, perçue annuellement, indexée sur la capacité de paiement et assortie d’un important dispositif administratif pour la faire respecter, est essentiellement un phénomène du vingtième siècle. Il a été rendu possible par les capacités bureaucratiques et comptables développées pendant les deux guerres mondiales, et normalisé par l’expansion de l’État-providence après la guerre.
La taxe sur la valeur ajoutée est plus récente. Elle a été conçue en 1954 par Maurice Lauré, inspecteur français à la Direction générale des impôts, et adoptée en France la même année. De là, elle s’est répandue dans la Communauté économique européenne grâce aux directives d’harmonisation des années 1960 et 1970, et elle est aujourd’hui en vigueur dans environ 170 pays. Les États-Unis restent le principal pays à ne pas l’appliquer. Les taux de TVA standard en Europe vont aujourd’hui de 17 % au Luxembourg à 27 % en Hongrie, la France se situant à 20 % et la plupart des autres grandes économies se situant dans une fourchette de 19 à 25 %.
Le contenu philosophique de cette mesure mérite que l’on s’y arrête. Une taxe à la consommation de cette ampleur est, en termes clairs, une taxe pour l’acte d’achat de ce dont on a besoin pour vivre. La plupart des juridictions réduisent ou détaxent les denrées alimentaires les plus élémentaires, mais une part importante de la consommation des ménages, l’énergie, l’habillement, le transport, la plupart des aliments préparés, presque tous les services, est soumise au taux plein. Le citoyen paie l’impôt sur le revenu sur ce qu’il gagne, les cotisations sociales sur ce même revenu, l’impôt sur les plus-values sur ce qu’il épargne et la taxe sur la consommation sur ce qu’il dépense. L’architecture est complète d’une manière qui aurait été administrativement impensable pour n’importe quel État avant le vingtième siècle, et elle est aujourd’hui considérée comme tellement ordinaire que sa nouveauté historique est rarement remarquée.
Et l’architecture n’est pas statique. Elle continue d’être adaptée, dans les deux sens, année après année. De nouveaux prélèvements sont introduits et les prélèvements existants sont étendus. La France a renforcé son exit tax à la fin de l’année 2025. Plusieurs juridictions européennes débattent à nouveau de l’impôt sur la fortune. Les seuils de succession sont revus, presque toujours à la baisse en termes réels, une fois l’inflation prise en compte. Dans le même temps, les obligations en sens inverse, de l’État vers le citoyen, sont également ajustées. L’âge de la retraite augmente. Les droits aux soins de santé sont réduits par les listes d’attente et les critères d’accès. Dans une grande partie de l’Europe occidentale, les services publics sont visiblement mis à rude épreuve. La construction n’est pas terminée. Elle est ajustée en temps réel, principalement dans un sens d’un côté du grand livre et dans l’autre sens de l’autre côté.
La revendication fiscale actuelle n’est donc pas le point de référence immuable à l’aune duquel tout changement futur doit être mesuré. Elle est elle-même une construction récente, bâtie rapidement, par étapes, principalement en temps de guerre, rarement soumise au débat de fond que son ampleur semblerait justifier, et toujours révisée à la marge aujourd’hui.
Une comparaison historique s’immisce parfois ici, et il vaut la peine de l’affronter plutôt que de l’éviter.
Les manuels scolaires de tous les pays occidentaux enseignent la charge fiscale médiévale comme un exemple de la façon dont les gens du peuple étaient traités avant l’arrivée de l’ère moderne. Le cas de la France en est l’illustration standard. La taille était l’impôt royal direct, prélevé sur les roturiers alors que la noblesse et le clergé en étaient largement exemptés. La gabelle était l’impôt sur le sel : les paysans étaient obligés d’acheter une quantité minimale de sel au monopole royal, à des prix bien supérieurs à ceux du marché, afin de conserver les aliments qu’ils n’auraient pas pu garder autrement. La dîme était la dîme ecclésiastique, un dixième de la production agricole versé à l’Église. Cet arrangement est présenté aux élèves comme une preuve de l’injustice dont l’État moderne les a délivrés.
La comparaison mérite un examen attentif. Un travailleur moderne dans une juridiction européenne à fiscalité élevée paie environ 40 à 50 % du coût brut du travail en impôts sur le revenu et en cotisations sociales, 20 % supplémentaires de la consommation nette en TVA, des montants variables sur l’énergie, les transports, l’alcool, le tabac et les carburants, des impôts fonciers et locaux sur le logement qu’il habite, des impôts sur les plus-values sur ce qu’il économise et des droits de succession sur ce qu’il transmet. La charge effective combinée d’une vie productive, calculée correctement, n’est pas manifestement inférieure à la charge combinée de la taille, de la gabelle et de la dîme pour un roturier du Moyen-Âge. Dans certaines configurations, elle est même supérieure.
La réponse habituelle est que la demande moderne finance des services que le roturier médiéval n’aurait pas pu imaginer. Cette réponse est partiellement correcte et mérite d’être prise au sérieux. L’État moderne finance les infrastructures, l’éducation, les soins de santé, les pensions et l’assurance sociale à un niveau qu’aucun État pré-moderne n’aurait pu approcher. Il s’agit d’avantages réels et matériels, et la chronique ne les minimise pas.
La réponse devient cependant moins convaincante lorsqu’on se demande ce qui a réellement produit le progrès matériel des deux derniers siècles. Les moteurs dominants ont été technologiques, industriels et scientifiques : la machine à vapeur, l’électrification, les antibiotiques, l’agriculture mécanisée, la révolution verte, la transition numérique. Le rôle de l’État dans chacun de ces domaines a été très variable d’un pays à l’autre et d’une période à l’autre, allant d’un rôle important à un rôle négligeable. Ce qui est indéniable, c’est que la créance fiscale s’est accrue parallèlement à ces progrès. Les historiens économiques sérieux, de Joel Mokyr à Deirdre McCloskey, sont parvenus à des conclusions différentes sur la question de savoir si elle a été à l’origine du progrès, si elle l’a accompagné ou, dans certains cas, si elle l’a retardé. L’hypothèse selon laquelle la revendication fiscale moderne est le prix à payer pour le niveau de vie moderne est, au mieux, une question empirique plutôt qu’une question réglée.
Il existe une expression française pour désigner l’expérience de la confrontation avec une réalité présente qui ressemble trop au passé que l’on a appris à considérer comme sûr : on doit se pincer pour ne pas rêver. Il faut se pincer pour ne pas rêver. L’expression rend compte de quelque chose que la chronique n’est pas en mesure de régler, mais qu’elle n’est pas non plus en mesure d’ignorer.
Le livre de comptes à double sens
Les colonnes précédentes décrivaient les citoyens comme les demandeurs résiduels du bilan national. Les actionnaires ultimes. Ceux qui héritent des conséquences d’une gestion réussie et qui les absorbent en cas d’échec. Ce cadre était exact dans la mesure où il allait de soi. À l’examen, elle ne représente qu’une seule direction d’une relation qui va dans les deux sens.
Les actionnaires d’une société ne sont pas imposés lorsqu’ils vendent leurs actions. Ils ne sont pas tenus de divulguer leurs comptes à l’étranger aux auditeurs de la société. Ils ne sont pas poursuivis pour des dividendes impayés à l’étranger jusqu’à la fin de leurs jours. La relation entre un actionnaire et une société est limitée, résiliable et indifférente à la personne du propriétaire.
La relation entre un citoyen et un État n’est rien de tout cela et ne l’est plus depuis longtemps.
Un résident français détenant un patrimoine important et souhaitant partir s’expose à un prélèvement de 31,4 % sur les plus-values latentes, avec une période de contrôle que l’Assemblée nationale a voté en novembre 2025 pour la ramener à quinze ans. Un citoyen américain est redevable de l’impôt américain sur les revenus mondiaux à vie, quel que soit son lieu de résidence, et le paie à nouveau au moment de son départ s’il y renonce. Les États-Unis sont l’un des deux seuls pays au monde à taxer en fonction de la citoyenneté plutôt que de la résidence, l’autre étant l’Érythrée. La plupart des États européens ont introduit ou élargi des régimes d’imposition à la sortie depuis 2010. La ministre française des comptes publics, Amélie de Montchalin, a ouvertement déclaré, en défendant le récent renforcement de l’exit tax française, que les recettes prévues, environ soixante-dix millions d’euros, seraient modestes. Son objectif, selon ses propres termes, est la dissuasion.
C’est le langage d’une entité qui considère ses participants de grande valeur autrement que comme des actionnaires libres. Il est plus proche du langage de la rétention.
La revendication qui s’étend au-delà de la mort
La créance fiscale s’est également étendue dans le temps. Dans la plupart des économies développées, l’État intervient désormais jusqu’au moment du décès lui-même. Les droits de succession et d’héritage appliquent un prélèvement supplémentaire sur les actifs accumulés à partir de revenus déjà imposés, transférés au moment où la famille est le moins en mesure de planifier ou de négocier.
La défense classique de l’économiste est que l’héritier reçoit un revenu pour la première fois et que l’imposition des transferts non gagnés est cohérente avec l’imposition d’autres recettes non gagnées. Cette défense est cohérente, mais elle repose sur une vision particulière de ce qu’est réellement un héritage.
Dans une famille ordinaire, un héritage est rarement une aubaine. Il s’agit de l’écriture comptable visible d’un transfert qui a déjà eu lieu, souvent pendant des décennies, par le biais de la consommation, des loisirs et de la présence d’un parent qui a travaillé et épargné en pensant à un bénéficiaire spécifique. Les heures non passées à la maison, les vacances non prises, les matinées et les soirées tardives sont le mécanisme réel du transfert. L’actif qui apparaît sur l’acte de décès est ce que ces heures ont permis d’acheter. Gary Becker, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en 1992, prix qu’Alfred Nobel n’a pas créé, ajouté par la banque centrale suédoise en 1968 et regroupé avec les originaux par convention plutôt que par la volonté de Nobel, a construit une grande partie de son travail sur la famille en partant exactement de ce principe. Les transferts au sein d’une famille sont le résultat visible de contrats implicites de longue durée. En les traitant comme des transactions distinctes sans lien de dépendance, on ne comprend pas ce que font les familles.
Une autre observation, rarement explicitée, permet d’affiner le propos. L’impôt sur les successions est l’un des rares impôts importants dont l’incidence pratique dépend presque entièrement du fait que la famille avait les moyens de planifier. Les successions importantes structurées par des trusts, des fondations, des enveloppes d’assurance, des holdings et des véhicules transfrontaliers y échappent en grande partie. Les familles de la classe moyenne dont l’épargne représente une maison individuelle et un portefeuille modeste n’y échappent pas. L’impôt rhétoriquement défendu comme frappant le capital dynastique frappe le plus lourdement ceux dont l’accumulation reflète un véritable renoncement à la consommation. La dynastie a disparu avant l’arrivée de l’administration fiscale. Ce n’est pas le cas de l’épargnant diligent.
Il ne s’agit pas, comme le suggèrent certains critiques, d’une observation morale. Il s’agit d’une observation structurelle. Que le résultat soit voulu ou simplement toléré est une question sur laquelle les gens raisonnables ne sont pas d’accord. Le schéma est toutefois cohérent dans la plupart des juridictions où la taxe reste en vigueur.
L’asymétrie, dans un sens
Une tendance se dégage de tout cela, visible dès lors que l’on examine la relation entre le citoyen et l’État dans les deux sens du grand livre.
Les droits de l’État sur ses résidents sont devenus plus durables, plus internationaux et plus étendus dans le temps au cours des quarante dernières années. L’imposition basée sur la citoyenneté dans le cas américain. Les taxes de sortie dans la plupart des pays européens. L’échange automatique d’informations financières dans le cadre de la FATCA et de la norme commune de déclaration de l’OCDE. L’imposition des successions qui s’étend au-delà du moment de la mort. Des taxes à la consommation qui représentent aujourd’hui un cinquième des achats des ménages dans la majeure partie du continent. Une juridiction fiscale qui ne s’arrête plus à une frontière, ni à une vie, ni à une caisse.
Au cours de la même période, les créances des citoyens sur l’État ont évolué dans la direction opposée. L’âge de la retraite augmente. Les droits aux soins de santé sont rationnés. Les infrastructures publiques vieillissent à vue d’œil. Les systèmes éducatifs sont mis à rude épreuve. Les promesses implicites inscrites dans le contrat social de l’après-guerre, comme l’a fait remarquer l’article sur la dette, dépendent d’un avenir qui n’arrivera peut-être pas. Ce qui est dû au citoyen est devenu plus contingent. Ce que le citoyen doit est devenu plus exécutoire.
C’est sur ce constat analytique que repose la chronique. Ce n’est pas une plainte. Ce n’est pas une prévision de rupture. Il s’agit d’une description de l’évolution des deux colonnes du grand livre au cours des quatre dernières décennies, dans des directions opposées.
Propriétaire ou redevable ?
En théorie, les citoyens sont les actionnaires de la nation. La souveraineté réside en eux. Ils sont les demandeurs résiduels du bilan national, les héritiers de l’équité nationale, les bénéficiaires ultimes d’une bonne gestion. Il s’agit d’une doctrine établie dans toutes les démocraties modernes et le cadre analytique de la colonne « Équité » a été adopté sans réserve.
Dans la pratique, les mécanismes d’obligation fiscale et juridique qui s’appliquent à la citoyenneté moderne suggèrent une description qui est plus difficile à concilier avec le langage de l’actionnaire. L’actionnaire n’est pas poursuivi à vie au-delà des frontières. L’actionnaire ne paie pas de droit de sortie. L’actionnaire ne se voit pas réclamer une partie de sa succession avant qu’elle ne parvienne à la génération suivante. L’actionnaire peut s’en aller.
Les deux descriptions sont formellement vraies. Elles ne sont cependant pas aussi bien défendues l’une que l’autre.
Les penseurs qui se sont penchés sur la relation entre le citoyen et l’État au cours de deux mille ans de pensée politique ne sont pas parvenus à un consensus. Pour Aristote, le citoyen existe pour la polis et ne trouve sa pleine expression qu’en son sein. Rousseau, plus mal à l’aise, soutenait que le citoyen devait sa vie à la volonté générale parce que, sans elle, l’individu n’était rien. Hobbes a construit la théorie moderne de l’obligation sur un consentement que personne, en fait, n’a signé. Locke défendait le consentement tacite par le biais de la résidence, une doctrine qui a moins bien vieilli à mesure que la résidence est devenue plus difficile à quitter. Hayek et Friedman, au vingtième siècle, ont rejeté l’ensemble du cadre et affirmé que le citoyen ne doit à l’État que ce qu’il devrait à un prestataire de services, ni plus ni moins.
Ce qui unit ces positions, c’est qu’elles ont toutes été élaborées dans un monde où les droits de l’État sur le citoyen étaient plus restreints qu’ils ne le sont aujourd’hui. Aucune d’entre elles n’a anticipé la FATCA. Aucun d’entre eux n’avait prévu que l’imposition basée sur la citoyenneté s’étendrait à tous les continents. Aucun d’entre eux n’a anticipé les régimes d’héritage qui étendent la réclamation jusqu’au moment de la mort, ou les taxes sur la consommation qui réclament un cinquième de chaque transaction. Le vocabulaire théorique dont hérite le lecteur moderne pour décrire la relation entre le citoyen et l’État a été élaboré pour une architecture fiscale qui n’existe plus.
C’est la question que la chronique laisse en suspens. Si les obligations qui vont dans un sens sont rendues plus lourdes et plus exécutoires, tandis que les obligations qui vont dans l’autre sens sont discrètement réécrites, quel est le mot juste pour la relation qui en résulte ? Actionnaire est le mot confortable, et celui que le vocabulaire officiel utilise. La question de savoir s’il est toujours exact mérite d’être posée, même, et peut-être surtout, par ceux qui préféreraient que la réponse soit positive.
Actionnaires qui notifient
Quel que soit le terme approprié pour désigner cette relation, les personnes qui en font partie ont commencé à agir. Le poids accumulé de tout ce qui a été décrit jusqu’à présent, l’augmentation des cotisations, l’érosion des services, la revendication qui s’étend au-delà des frontières et de la mort, l’architecture qui est ajustée dans des directions opposées des deux côtés du grand livre, ne reste pas abstrait pour ceux qui le portent. Elle produit une réponse. Dans l’ensemble du monde développé, cette réponse est devenue visible.
La France a vu le mouvement des gilets jaunes éclater en 2018 à cause d’une augmentation de la taxe sur les carburants qui, en termes nominaux, était modeste. L’ampleur de la réaction a surpris le gouvernement précisément parce que la taxe elle-même était faible. Les manifestations des agriculteurs néerlandais en 2022, les blocages des agriculteurs allemands au début de l’année 2024, les actions industrielles en cours en Belgique, les protestations en Espagne sur les coûts du logement et de l’énergie, les grèves du secteur public britannique en 2023 et 2024, décrivent tous un schéma qui s’inscrit mal dans le langage conventionnel de la gauche et de la droite. Dans chaque cas, le grief est plus difficile à catégoriser politiquement qu’à décrire structurellement. Les citoyens paient davantage, en termes réels, pour des services qu’ils perçoivent comme se détériorant, et ils réagissent.
Le schéma électoral se lit de la même manière. La montée du Rassemblement national en France, de l’AfD en Allemagne, de Fratelli d’Italia en Italie, du PVV aux Pays-Bas, des Démocrates de Suède, de Vox en Espagne, la deuxième présidence Trump aux États-Unis, le Brexit persistant en Grande-Bretagne, sont le plus souvent analysés sous l’angle de la culture, de l’identité, de l’immigration ou de la polarisation des médias. Chacune de ces analyses saisit une partie du tableau. Aucune d’entre elles n’en saisit la totalité.
Une lecture plus simple, dans le registre analytique utilisé tout au long de cette série, est disponible. Les coalitions traditionnelles de centre-gauche et de centre-droit des pays développés ont géré l’accord d’après-guerre dans des conditions qui fonctionnaient lorsque la base productive était en expansion, que les impôts augmentaient à partir d’une base faible et que les services s’amélioraient en termes réels. Ces conditions ne sont plus valables. Les actionnaires, au sens strict du terme adopté par la colonne « Actions », constatent que les cotisations augmentent et que les dividendes diminuent. Ils font ce que les actionnaires mécontents de la gestion ont toujours fait. Ils changent de direction.
La question de savoir si les remplaçants assurent une meilleure gestion est une question distincte, à laquelle cette chronique n’est pas en mesure de répondre. Le point, à des fins analytiques, est plus étroit. Le schéma est cohérent avec le cadre que la série a développé. Il s’agit de savoir à quoi ressemble le mécontentement des actionnaires lorsque ceux-ci sont des électeurs.
Une conclusion simple
La démographie ne résoudra pas cette question. Elle la rendra plus aiguë. À mesure que la base productive se rétrécit, les obligations des citoyens envers l’État seront défendues plus vigoureusement, car le système en dépend. Les obligations qui vont de l’État au citoyen seront renégociées de manière plus agressive, parce que le système ne peut plus se les permettre aux conditions initiales. Les actionnaires s’en apercevront. Ils le remarquent déjà.
Le pilier qui ne peut pas bouger est aussi le pilier qui paie, qui reste et qui soutient. La question de savoir s’il possède ce qu’il soutient, ou s’il est possédé par ce qu’il soutient, est une question que le vocabulaire politique moderne traite mal, et les données ne sont pas suffisantes pour trancher.
Les citoyens peuvent être les propriétaires ultimes du capital national. Ils peuvent aussi être les participants les plus durablement obligés dans un contrat qu’ils n’ont pas négocié et dont ils ne peuvent pas facilement sortir. Les deux descriptions peuvent être vraies. Celle qui devient la plus visible lorsque le système est sous pression est la question à laquelle la prochaine décennie pourrait répondre plus clairement que la précédente. Les premiers signaux sont visibles dans les rues et dans les urnes, pays après pays. Les actionnaires, semble-t-il, ont commencé à lire le rapport annuel.
Eric Lefebvre
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