Lorsque la machine apprend plus vite que l’homme

Christian Bosshard, cofondateur de MMG Management Consulting, prépare une thèse de doctorat sur la manière dont l’IA générative améliore nos performances, alors que nos propres compétences risquent de prendre du […]


La devise de Christian Bosshard : on n'a jamais fini d'apprendre, et on n'est jamais trop vieux pour changer d'avis.

Christian Bosshards Lebensmotto: Man lernt nie aus, und man ist nie zu alt, seine Meinung zu ändern.

Christian Bosshards Lebensmotto: Man lernt nie aus, und man ist nie zu alt, seine Meinung zu ändern.

Christian Bosshard, cofondateur de MMG Management Consulting, prépare une thèse de doctorat sur la manière dont l’IA générative améliore nos performances, alors que nos propres compétences risquent de prendre du retard. Dans un entretien avec Jakob Barandun dans le podcast CapricornConnect, il explique pourquoi cet « effet de découplage » devient, en ce moment même, un problème pour toute une génération de jeunes professionnels.

Depuis plus de 15 ans, Christian Bosshard évolue à la croisée des domaines du commerce, de l’informatique et des opérations. Avec ses associés, il a développé MMG Management Consulting, partant de zéro pour atteindre aujourd’hui une équipe d’environ 30 collaborateurs. Outre son travail opérationnel, il se penche actuellement sur une question de recherche qui dépasse largement le cadre de ses activités quotidiennes : qu’advient-il de nos compétences lorsque les performances visibles explosent grâce à l’IA, mais que notre propre processus d’apprentissage s’atrophie en parallèle ?

La dissociation entre performance et compétence

Le terme que Bosshard a inventé pour désigner ce phénomène est « Decoupling Effect » ; il désigne le découplage entre la performance et le développement des compétences. Il illustre ce phénomène à travers son propre parcours professionnel : lorsqu’il a obtenu, il y a 20 ans, sa première mission en tant que jeune professionnel – réaliser une analyse du comportement des utilisateurs de services bancaires en ligne –, il a dû acquérir péniblement des connaissances, solliciter des retours d’expérience et multiplier les tentatives. Un jeune collaborateur à qui l’on confierait aujourd’hui la même mission remettrait, en l’espace de 20 minutes, un rapport d’un niveau déjà digne d’un expert.

À première vue, une réussite. Des études montrent toutefois que l’effet d’apprentissage s’en trouve considérablement compromis, voire qu’il disparaît complètement dans certains cas. M. Bosshard observe en outre une convergence dangereuse : les jeunes professionnels ont de plus en plus tendance à croire qu’ils comprennent un sujet, alors qu’en réalité, c’est l’IA qui fournit cette compréhension, et non eux-mêmes.

Le « bac à sable » perdu

Autrefois, selon M. Bosshard, il existait une sorte de « bac à sable » (un espace d’entraînement protégé où l’on doit tester, échouer et acquérir des connaissances par soi-même, sans solution toute faite dès le départ), dans lequel il fallait inévitablement se familiariser avec un domaine pour pouvoir produire un résultat. Aujourd’hui, l’IA fournit des résultats que même ses utilisateurs ne parviennent souvent plus à comprendre en détail. Si l’on demande en quoi deux réponses générées par l’IA diffèrent l’une de l’autre, on n’obtient souvent aucune explication.

Or, c’est précisément la combinaison entre la connaissance du domaine et l’utilisation de l’IA qui permet d’obtenir un réel impact. Un jeune professionnel qui n’acquiert jamais l’expertise technique nécessaire ne pourra jamais exploiter pleinement le potentiel de l’IA, car il ne dispose pas des bases indispensables pour s’appuyer sur les réponses obtenues et apporter de nouvelles perspectives.

Efficacité ou apprentissage : un choix quotidien

M. Bosshard illustre ce dilemme à l’aide d’une situation quotidienne : il rédige un e-mail, le fait réviser par l’IA et obtient généralement une version améliorée en retour. Deux voies s’ouvrent alors. La voie de l’efficacité consiste à ne plus fournir à l’avenir que des mots-clés, car le résultat sera de toute façon satisfaisant. La voie de l’apprentissage consiste à analyser ce que l’IA a mieux fait et à améliorer sa propre écriture. Dans un monde du travail en constante évolution, explique M. Bosshard, la plupart des jeunes optent pour l’efficacité. C’est compréhensible, mais risqué à long terme.

De nouvelles tâches plutôt que moins de tâches

M. Bosshard ne considère pas pour autant que les jeunes talents deviendraient superflus. Il estime au contraire que de nouveaux parcours professionnels sont nécessaires. Les tâches classiques de début de carrière, telles que la rédaction de rapports ou la création de présentations PowerPoint, disparaissent progressivement. À la place, les jeunes collaborateurs devraient assumer des responsabilités plus tôt, travailler plus au contact des clients et s’attaquer à des problèmes concrets en collaboration avec des collègues expérimentés et l’IA. Non pas seuls, mais en équipe avec leurs supérieurs et des experts.

Quand la pensée critique se fait rare

Pour M. Bosshard, la pensée critique elle-même représente un risque majeur. Face à un flot d’informations qu’il est désormais difficile de vérifier, la confiance se déplace de plus en plus des sources traditionnelles vers l’IA, qui n’est pourtant pas infaillible. C’est précisément pour cette raison qu’il est si important que les jeunes développent leur propre expertise et leur esprit critique, et que les entreprises et la société doivent trouver ensemble des moyens d’encourager cette évolution.

Son scénario catastrophe : les entreprises renoncent délibérément à investir dans la relève, car les résultats fournis par l’IA semblent de toute façon suffisamment bons. Il en résulterait, d’ici trois à cinq ans, un vivier d’experts appauvri et une dépendance croissante vis-à-vis d’une IA dont personne ne serait plus en mesure d’évaluer l’exactitude. Pour M. Bosshard, cela soulève directement la question de la gouvernance de l’IA : qui tient les rênes, l’homme ou l’IA, et dans quelle mesure ?

L’humanité comme critère distinctif

À la question de savoir quels emplois vont disparaître, M. Bosshard apporte une réponse nuancée : ce ne sont pas des métiers entiers qui disparaîtront, mais des ensembles de tâches. Tout ce qui relève de la routine – rapports standard, analyses simples ou présentations – peut être automatisé. Ce qui subsiste et gagne en importance, ce sont la responsabilité, la créativité, le contexte, l’expertise et l’empathie. Après des années de numérisation et de standardisation des interactions avec les clients, M. Bosshard considère précisément l’humanité comme un argument de vente unique pour les entreprises à l’avenir.

En conclusion : suspendre le temps et rester ouvert

Lorsqu’on lui demande quel super-pouvoir il aimerait avoir, M. Bosshard répond sans hésiter : pouvoir arrêter le temps afin de se créer délibérément un espace de concentration et de réflexion dans le monde effréné de l’IA, et ce, parfois loin de la technologie. Sa devise résume parfaitement l’essence de cet entretien : on n’a jamais fini d’apprendre, et on n’est jamais trop vieux pour changer d’avis. C’est précisément à une époque où les informations et les opinions se contredisent que cette ouverture d’esprit est plus importante que jamais.

Pour l’avenir, M. Bosshard mise sur les aspects positifs : l’IA comme catalyseur de créativité, qui permet de concrétiser des idées pour lesquelles on manquait tout simplement de temps jusqu’à présent.

Binci Heeb

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