Quand les problèmes arrivent en escadrille

Dans les systèmes complexes, les crises commencent rarement par le choc lui-même. Elles commencent lorsque l’équilibre commence tranquillement à bouger. Jacques Chirac, l’ancien président français, a un jour plaisanté : […]


Quand les problèmes arrivent en escadrille - dans la chronique du mardi d'Eric Lefebvre.

Quand les problèmes arrivent en escadrille - dans la chronique du mardi d'Eric Lefebvre.

Quand les problèmes arrivent en escadrille - dans la chronique du mardi d'Eric Lefebvre.

Dans les systèmes complexes, les crises commencent rarement par le choc lui-même. Elles commencent lorsque l’équilibre commence tranquillement à bouger.

Jacques Chirac, l’ancien président français, a un jour plaisanté :  » Les emmerdes, ça vole toujours en escadrille « .

À première vue, cette remarque ressemble à une blague de politicien sur l’accumulation des problèmes. Pourtant, elle traduit quelque chose de plus profond sur le comportement des systèmes complexes.

Aujourd’hui, l’économie mondiale semble traverser une telle formation. Une guerre brutale se poursuit en Europe. Les répercussions de la pandémie se font encore sentir dans les chaînes d’approvisionnement et sur les marchés du travail. L’inflation n’a que récemment reculé par rapport à des niveaux proches de 10 % dans plusieurs économies avancées, les plus élevés depuis quarante ans. Les tensions géopolitiques augmentent à nouveau au Moyen-Orient.

Lorsque ma précédente chronique sur la dette mondiale a été mise sous presse en début de semaine, l’encre avait à peine séché que la température géopolitique s’élevait à nouveau.

L’histoire, semble-t-il, s’accélère.

Dans un monde où la dette s’élève à environ 300 000 milliards de dollars, soit plus de trois fois le PIB mondial, les perturbations restent rarement locales. Les marchés de l’énergie réagissent. Les routes maritimes deviennent incertaines. Les coûts d’assurance augmentent. Les marchés financiers commencent à réévaluer les risques.

Pour comprendre ces évolutions, il faut aller au-delà des événements visibles.

Car dans les systèmes complexes, la crise visible est rarement la vraie histoire. La véritable histoire réside dans la structure sous-jacente.

La logique cachée des systèmes complexes

Les scientifiques qui étudient les systèmes complexes ont depuis longtemps observé un schéma récurrent.

De nombreux systèmes semblent stables pendant de longues périodes. Ils fluctuent dans une fourchette étroite et donnent une impression d’équilibre. Pourtant, lorsqu’ils s’éloignent suffisamment de cet équilibre, ils ne reviennent pas nécessairement en douceur. Au contraire, ils se réorganisent autour d’un autre équilibre.

Les physiciens qui étudient la complexité, dont Per Bak, ont décrit ce comportement comme un état critique auto-organisé. Les systèmes évoluent progressivement vers un état critique où même une petite perturbation peut déclencher une cascade de conséquences beaucoup plus importantes.

La géologie en offre une illustration intuitive. Les plaques tectoniques ne se déplacent que de quelques centimètres par an. Pendant des décennies, rien ne semble se passer. Le stress s’accumule silencieusement le long des lignes de faille jusqu’à ce que la tension accumulée soit soudainement libérée sous la forme d’un tremblement de terre.

Le choc lui-même semble soudain, mais les forces qui le sous-tendent se sont peut-être accumulées pendant des années.

Les volcans se comportent à peu près de la même manière. La pression augmente lentement sous la surface jusqu’à ce que le système ne puisse plus la contenir.

Les systèmes financiers ne sont pas si différents.

L’effet de levier s’accroît, les prix des actifs augmentent et les connexions entre les institutions se multiplient. Le système absorbe les perturbations jusqu’à ce qu’un seuil soit franchi et que l’ajustement se fasse beaucoup plus rapidement que prévu.

L’histoire nous offre un exemple frappant. En juin 1914, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo était, pris isolément, un événement politique relativement mineur. Pourtant, l’Europe de l’époque était un système étroitement lié d’alliances, de plans de mobilisation et de tensions géopolitiques. Une fois que la réaction en chaîne a commencé, elle s’est déroulée presque automatiquement. En quelques semaines, le continent a sombré dans la Première Guerre mondiale, un conflit qui a fait plus de 16 millions de morts.

L’assassinat a été le déclencheur. La structure du système a rendu la catastrophe possible.

La stabilité peut engendrer la fragilité

Paradoxalement, les longues périodes de calme augmentent souvent le risque systémique. Lorsque la volatilité semble faible et que les chocs paraissent gérables, les participants prennent progressivement plus de risques. L’effet de levier augmente. Les structures financières deviennent plus complexes. Les marges de sécurité se réduisent.

L’économiste Hyman Minsky a décrit cette dynamique il y a plusieurs décennies. Selon lui, la stabilité encourage des comportements qui finissent par rendre le système instable. Plus rien ne se brise, plus les gens supposent que rien ne se brisera. Jusqu’à ce que quelque chose se produise.

Certains économistes ont tenté de décrire ces changements par de longues vagues économiques. L’économiste russe Nikolai Kondratyev, dans les années 1920, a observé de longs cycles d’expansion et de contraction s’étalant sur plusieurs décennies. La chronologie précise de ces cycles reste débattue, mais l’intuition reste forte : les longues périodes de stabilité persistent rarement indéfiniment.

L’histoire confirme cette tendance à plusieurs reprises. Les années qui ont précédé la crise financière de 2007 et 2008 ont été marquées par des bénéfices importants, une faible volatilité et une confiance généralisée dans la résilience des marchés financiers.

Aujourd’hui, certaines parties du secteur financier font à nouveau état d’une rentabilité record. Les banques semblent bien capitalisées. Les assureurs mettent l’accent sur des résultats solides et des ratios de solvabilité confortables.

Rien de tout cela n’est nécessairement trompeur, mais l’histoire financière présente parfois un schéma particulier. Les systèmes apparaissent souvent comme les plus solides juste avant d’être contraints de le prouver.

Les mathématiques rassurantes de la solvabilité

La réglementation financière moderne tente de se prémunir contre cette dynamique par le biais de la modélisation.

Les banques sont soumises aux règles de Bâle en matière de fonds propres. Les assureurs sont soumis à la directive Solvabilité II. Les deux cadres exigent des institutions qu’elles détiennent des réserves de capital conçues pour absorber les chocs graves.

Pour les assureurs, la référence est frappante. Solvabilité II exige des entreprises qu’elles détiennent suffisamment de capital pour survivre à ce que les régulateurs définissent comme un événement sur deux cents ans, ce qui correspond à une probabilité d’environ 0,5 % au cours d’une année donnée.

Sur le papier, cela semble rassurant. Mais cette assurance repose sur une hypothèse cruciale. Elle suppose que le monde se comporte comme les modèles statistiques utilisés pour concevoir ces tampons.

Lorsque la queue arrive

Les modèles de risque s’appuient généralement sur des distributions de probabilités qui ressemblent à la courbe en cloche bien connue. La plupart des résultats sont regroupés près du centre. Les événements extrêmes se produisent dans la queue de la courbe. Or, l’histoire a l’habitude de produire précisément ces événements extrêmes.

Nassim Taleb les a fameusement décrits comme des cygnes noirs.

Lorsqu’ils arrivent, les systèmes conçus autour de la courbe en cloche sont soudain confrontés à une réalité qui dépasse le modèle. La leçon va bien au-delà de la finance.

Prenons l’exemple de la catastrophe nucléaire de Fukushima en 2011. Les ingénieurs avaient construit des défenses maritimes conçues pour résister à des tsunamis de plusieurs mètres. Lorsque le tremblement de terre a déclenché une vague estimée à 14 ou 15 mètres, celle-ci a débordé ces défenses, inondé les générateurs d’urgence et mis hors service les systèmes de refroidissement.

Plus de 150 000 habitants ont été évacués et le coût économique est estimé à plus de 200 milliards de dollars, ce qui en fait la catastrophe naturelle la plus coûteuse de l’histoire.

La plante n’a pas ignoré le risque. Elle s’est simplement préparée à en affronter un plus petit.

Le facteur humain

Le comportement humain peut amplifier la fragilité du système.

Face à l’incertitude, les gens recherchent instinctivement des explications qui simplifient la situation. Une fois qu’un tel récit s’installe, les informations qui le contredisent sont souvent ignorées.

Les psychologues appellent cela le biais de confirmation.

Le vol 447 d’Air France en 2009 en est une illustration tragique : un Airbus A330 à destination de Paris s’est abîmé dans l’Atlantique à la suite d’un dysfonctionnement de ses capteurs de vitesse au cours d’une tempête. La défaillance technique elle-même était gérable. Mais la confusion qui régnait dans le cockpit a conduit les pilotes à mal interpréter la situation et à placer par inadvertance l’avion en décrochage. Les 228 personnes à bord ont perdu la vie.

L’échec n’est pas seulement technique, il est aussi cognitif.

Signaux en provenance des marges

L’histoire financière nous rappelle à quel point la stabilité peut disparaître rapidement.

En septembre 2008, la faillite de Lehman Brothers, dont les actifs s’élevaient à environ 600 milliards de dollars, a déclenché la crise financière la plus grave depuis la Grande Dépression. Le sauvetage d’AIG (un assureur), dont les risques liés aux produits dérivés menaçaient le système bancaire mondial, a eu besoin de plus de 180 milliards de dollars d’ aide gouvernementale.

À l’époque, ces chiffres semblaient extraordinaires. Dans le système financier actuel, où la dette mondiale dépasse les 300 000 milliards de dollars, l’ampleur des interventions futures pourrait facilement atteindre les milliers de milliards.

De petites secousses se font déjà sentir à la périphérie du système. Le marché du crédit privé, en pleine expansion et estimé aujourd’hui entre 1,6 et 2 000 milliards de dollars, a commencé à montrer des signes de tension. Blue Owl Capital a récemment limité les retraits de l’un de ses fonds, tout en vendant pour environ 1,4 milliard de dollars de prêts afin de générer des liquidités. Cette évolution ne constitue pas une crise systémique, mais l’histoire financière montre que les tensions apparaissent rarement en premier lieu au centre du système. Elles commencent à la marge.

Eric Lefebvre

Lire aussi : La question des 300 000 milliards de dollars


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