Le sixième forum des courtiers en assurance organisé par le journal « Finanz und Wirtschaft » à Rüschlikon a dressé un bilan sobre : la Suisse se porte bien, mais son évolution est préoccupante. La révision partielle de la loi sur les assurances (LSA) pèse sur le secteur, les cyberrisques se multiplient et la nouvelle génération remet en question des certitudes bien établies.
Depuis sa première édition en 2021, le Forum des courtiers en assurance est devenu un rendez-vous incontournable du secteur suisse du courtage. Cette année, le thème était « Aborder l’avenir avec confiance ». Au fil de la journée, ce titre s’est révélé être à la fois une ambition et un défi. À Rüschlikon, plus de 200 participants ont débattu de la situation économique, de la réglementation, de la numérisation, des cyberattaques et des événements majeurs survenus récemment.
La Suisse vit des retombées de son passé prospère
Alexander Keberle, responsable des affaires publiques et politiques chez economiesuisse, a ouvert la séance. Son message était sans équivoque : la Suisse figure certes toujours parmi les meilleurs pays de l’OCDE : en termes de salaires réels, de performance économique et de productivité, elle se classe entre la troisième et la cinquième place. Mais si l’on considère l’évolution des dix dernières années, elle se retrouve en queue de peloton. Sa croissance économique est l’une des plus faibles parmi les pays développés.
M. Keberle a évoqué une « réserve de prospérité » dont la Suisse vit depuis plusieurs décennies, sans se rendre compte que son avance s’amenuise. Ce qui est particulièrement alarmant, c’est que les dépenses publiques augmentent nettement plus vite que l’économie. Depuis l’introduction du frein à l’endettement, les dépenses par habitant de la Confédération ont augmenté de 30 à 40 % en termes de pouvoir d’achat, alors que la croissance économique a été nettement plus faible au cours de la même période.
M. Keberle a indiqué que la principale préoccupation des entreprises était la bureaucratie, qui, selon les sondages, arrive en tête tant chez les grands groupes que chez les PME. Il a estimé les coûts induits par la réglementation à environ 80 milliards de francs par an, soit un montant presque équivalent à l’ensemble du budget fédéral. 95 % de l’augmentation de la charge réglementaire ne provient pas du Parlement, mais d’arrêtés administratifs.
En matière d’approvisionnement énergétique, il a également lancé un avertissement : les prix de l’électricité industrielle en Suisse comptent parmi les plus élevés d’Europe, deux à trois fois plus élevés qu’aux États-Unis ou en Chine. Sans nouvelles centrales nucléaires, il ne sera pas possible de garantir l’approvisionnement en électricité pendant l’hiver d’ici 2050. M. Keberle a estimé la dette publique implicite, c’est-à-dire les prestations promises mais non financées telles que la 13e mensualité de l’AVS, à 350 % du PIB. La dette publique nominale, en revanche, ne s’élève qu’à 18 %.
En réponse aux questions du public, il a également abordé le sujet des initiatives populaires et des droits de douane : les droits de douane américains bénéficieraient d’un soutien bipartisan et ne disparaîtraient pas, même après le départ de Trump. La Suisse doit miser résolument sur la diversification et enfin mener à bien des accords de libre-échange tels que celui conclu avec le Mercosur.

Révision partielle de la loi sur les assurances (VAG) : beaucoup d’efforts, de nombreuses interrogations
La première table ronde était consacrée à la révision partielle de la VAG, deux ans et demi après son entrée en vigueur. Le sondage réalisé dans la salle a donné une image très claire de la situation : 83 à 84 % des personnes présentes ont fait état d’une charge administrative « nettement plus importante ».
Markus Geissbühler, de la FINMA, a reconnu que la mise en place de la surveillance avait demandé un travail considérable. Il a présenté un chiffre qui donne à réfléchir : environ 10 % des intermédiaires indépendants, soit plus d’un millier sur les quelque 11 500 acteurs du marché enregistrés, exerceraient leur activité en totale absence de réglementation : sans autorisation, sans enregistrement et sans qualification. Par ailleurs, la FINMA a reçu plus de 3 000 plaintes et ouvert 300 enquêtes. L’accent est mis sur les assurances vie et maladie, où le risque d’abus est le plus élevé.
Markus Lehmann, président de l’association des courtiers SIBA, n’a pas ménagé ses critiques quant à la mise en œuvre : l’idée à l’origine de la révision de la loi sur les assurances (VAG) était bonne, mais son exécution « pour le moins déficiente ». Il n’a pas connaissance de réclamations émanant de courtiers sérieux ; le véritable problème viendrait des courtiers en assurance maladie.
Jürg Zellweger, de l’Association pour la formation professionnelle (VBV), a expliqué le nouveau système d’examen : sur les quelque 12 000 personnes convoquées qui n’avaient encore jamais passé d’examen de certification, 3 000 ont jusqu’à présent passé l’épreuve. Le taux de réussite s’élève à 80 %. Le format consiste en un test en ligne de 30 minutes. La pondération a fait l’objet de critiques : trop de questions sur les caisses d’assurance maladie pour les courtiers qui exercent exclusivement dans le domaine de l’assurance non-vie. Des améliorations sont prévues d’ici l’automne.
Le traitement préférentiel accordé aux courtiers britanniques a particulièrement suscité l’indignation dans la salle. En vertu de l’accord bilatéral entre Berne et Londres, les courtiers britanniques ne sont pas soumis à l’obligation d’établissement en Suisse et sont dispensés des exigences locales en matière de formation initiale et continue. M. Lehmann a qualifié cette situation de «discrimination à l’égard des ressortissants nationaux» et a déclaré qu’on leur avait «menti de manière éhontée» à Berne. Une version de l’examen en anglais, spécialement destinée aux courtiers industriels britanniques, est actuellement en cours d’élaboration.




Numérisation : ce n’est pas l’outil qui fait la différence, mais l’accompagnement
Dans le cadre d’une session « Spotlight », trois intervenants ont présenté des solutions numériques destinées aux courtiers. Thomas Bürki, de WMC IT Solutions AG, a montré comment un portail client moderne doit aller au-delà de la simple gestion de documents : avec une communication adaptée à chaque dossier directement sur le portail, une intégration transparente dans l’écosystème informatique du client et l’ouverture des API comme condition préalable fondamentale. Aujourd’hui, après une demande client via le portail, la communication quitte généralement immédiatement ce canal pour se poursuivre par téléphone ou par e-mail. Cela entraîne un chaos informationnel et un manque de traçabilité.
Philipp Klossner, de Sobrado, a présenté les résultats issus de 15 années d’expérience en matière de numérisation. Aujourd’hui, Sobrado extrait 97 % de tous les documents AKD sans la moindre erreur grâce à l’IA ; ces données sont directement intégrées dans les processus d’appel d’offres et permettent d’automatiser les rapports annuels. Sa conclusion principale : ce n’est pas l’outil qui détermine le succès de la numérisation, mais la gestion du changement, qui n’est toutefois pas mise en œuvre de manière structurée dans la plupart des entreprises. Selon une enquête menée par Sobrado auprès de ses courtiers, 54 % des utilisateurs ont réalisé un gain de temps supérieur à 50 %.
La ZKB, avec Antti Peltonen, a présenté, en collaboration avec Profond et M&S Software Engineering, un assistant numérique dédié à la prévoyance qui constitue la première offre suisse à relier directement les données de la caisse de retraite à l’e-banking. À partir du troisième trimestre 2026, les clients de la ZKB qui détiennent leur avoir de caisse de retraite chez Profond pourront ainsi simuler et comprendre leur situation en matière de prévoyance, grâce notamment à une synchronisation automatique des données.


Cyberattaques : deux cas, une différence de plusieurs millionsO
Chubb a présenté deux cas de sinistres anonymisés tirés de la pratique, et la différence était frappante. Dans le premier cas, celui d’une entreprise de production suisse, l’équipe interne d’intervention en cas d’incident a réagi de manière exemplaire : en l’espace de 48 heures, le réseau avait été isolé, les experts en informatique légale étaient sur place et l’assurance avait été informée. Le montant total des dommages s’élevait à environ 250 000 francs.
Dans le deuxième cas, celui d’un commerçant en ligne suisse doté d’une structure de holding, tout a pratiquement mal tourné. Le prestataire informatique interne était débordé, la segmentation du réseau indiquée dans le formulaire d’assurance n’existait pas dans la réalité, et les alertes de logiciels malveillants sont restées sans suite pendant quatre jours. Plus de 600 gigaoctets de données ont été exfiltrés avant que le rançongiciel ne frappe. Le préjudice s’est élevé à environ un million de francs, soit quatre fois plus que dans le premier cas.
Principaux enseignements tirés de ces deux cas : une authentification multifactorielle est indispensable pour tous les accès externes. Les sauvegardes doivent être conservées dans un lieu physiquement distinct. Les comptes administrateurs n’ont pas leur place sur le VPN. Et les plans d’intervention en cas d’incident doivent faire l’objet d’exercices réguliers et ne pas se limiter à une simple version écrite.

Blatten et le Valais : des épreuves décisives pour le secteur
M. Urs Arbter, de l’Association suisse des assureurs (ASA), a évoqué les deux événements majeurs ayant entraîné des sinistres l’année dernière : l’éboulement à Blatten, dans le canton du Valais, et la tragédie survenue à Crans-Montana.
À Blatten, le système a bien fonctionné. En l’espace de 48 heures, le secteur a décidé de verser immédiatement 75 % des indemnités, les 25 % restants devant être versés lors de la reconstruction, non seulement au sein de la commune, mais dans l’ensemble du canton, dans un délai de cinq ans au lieu de deux. Plus de 90 % des bâtiments étaient assurés. Ce qui faisait défaut, c’était l’infrastructure communale, qui n’est traditionnellement pas assurée en Suisse et qui constitue une lacune que M. Arbter a qualifiée d’urgence à débattre.
En ce qui concerne l’incident survenu à Crans-Montana, la question de la responsabilité civile n’est pas encore définitivement tranchée. AXA, en tant qu’assureur des exploitants, a clairement reconnu son obligation d’indemnisation. Toutefois, le montant total des dommages, y compris les demandes de recours des organismes de sécurité sociale et les prestations d’invalidité de longue durée, ne sera connu qu’au bout de plusieurs années.
M. Arbter a rejeté la demande visant à mettre en place une assurance immobilière cantonale dans le canton du Valais : selon lui, le problème ne résidait pas dans le type d’assurance, mais dans l’application des règles de prévention des incendies. Les assureurs privés ont réagi rapidement et efficacement, comme le montre cet exemple.

Génération Z : oui à la flexibilité, mais pas de « concert à la demande »
Un autre temps fort a été une table ronde consacrée à la génération Z dans le secteur du courtage. La présentatrice de télévision Mira Weingart, représentante de la jeune génération, la professeure Alexandra Cloots de la Haute école spécialisée de Suisse orientale, Meliha Sabotic, responsable des ressources humaines chez Verlingue, et Yves Krismer, de Kessler, ont discuté du télétravail, de la carrière et de l’éthique professionnelle.
Le message clé : les différences au sein d’une même génération sont plus importantes que celles entre les générations. La flexibilité n’est pas une question générationnelle, mais une question liée aux différentes étapes de la vie. Et si l’on souhaite attirer de jeunes talents, on ne peut faire l’économie d’un véritable dialogue d’égal à égal, même s’il s’avère délicat.
Binci Heeb
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