Les moteurs du pouvoir

Le pouvoir semble souvent complexe, mais son fondement est remarquablement simple : l’énergie. Ceux qui peuvent l’obtenir et l’organiser à l’échelle industrielle remodèlent l’équilibre de l’économie mondiale. Un examen plus […]


Eric Lefebvre écrit sur l'énergie, l'argent et l'évolution de l'équilibre de l'économie mondiale.

Eric Lefebvre écrit sur l'énergie, l'argent et l'évolution de l'équilibre de l'économie mondiale.

Eric Lefebvre écrit sur l'énergie, l'argent et l'évolution de l'équilibre de l'économie mondiale.

Le pouvoir semble souvent complexe, mais son fondement est remarquablement simple : l’énergie. Ceux qui peuvent l’obtenir et l’organiser à l’échelle industrielle remodèlent l’équilibre de l’économie mondiale. Un examen plus approfondi de la production d’électricité et des nouvelles dépendances à l’égard des ressources révèle que les plaques tectoniques se déplacent déjà discrètement, mais de manière irréversible.

Le pouvoir est souvent décrit comme complexe. Elle repose sur quelque chose de beaucoup plus simple. Nous avons tendance à l’expliquer par les marchés, les institutions et la géopolitique, comme s’il était le produit de systèmes de plus en plus sophistiqués. Pourtant, sous cette apparente complexité se cache une contrainte plus fondamentale.

Les civilisations fonctionnent à l’énergie. Elles l’ont toujours fait. Ce qui change au fil du temps, ce n’est pas cette réalité sous-jacente, mais la forme que prend l’énergie et les systèmes par lesquels elle est organisée. Lorsque ces systèmes changent, le pouvoir tend à se déplacer avec eux.

Si l’on supprime les institutions, les idéologies et les structures financières, ce qui reste n’est pas une théorie, mais une condition : sans énergie, il n’y a pas de production.

Une question laissée sans réponse

La semaine dernière, nous avons posé une question simple. Si la puissance économique repose en fin de compte sur la capacité à transformer l’énergie en production industrielle, quels sont les pays qui développent cette capacité, et quels sont ceux qui ne le font pas ?

La réponse ne se trouve pas uniquement sur les marchés financiers, ni dans les abstractions des indicateurs macroéconomiques. Elle ne devient visible que si l’on s’intéresse à quelque chose de plus concret, de plus structurel.

L’énergie.

Le changement au vu et au su de tous

La production d’électricité – l’expression la plus directe de la capacité industrielle – offre une perspective claire pour observer la transformation en cours.

Au début du siècle, la production d’électricité de la Chine restait bien inférieure à celle des États-Unis et de l’Europe. Au cours des deux décennies suivantes, elle a non seulement comblé cet écart, mais a dépassé les deux ensembles.

Il ne s’agit pas d’une anomalie statistique. Elle reflète une reconfiguration structurelle de la capacité industrielle.

L’électricité n’est pas simplement un produit de l’économie, c’est l’une de ses conditions favorables. Là où elle se développe, la production tend à suivre. Là où elle stagne, des contraintes finissent par apparaître.

L’empreinte énergétique de la Chine illustre ce changement à grande échelle. Sa consommation de charbon dépasse à elle seule celle du reste du monde combiné, ce qui illustre mieux que tout autre modèle l’ampleur de la transformation.

La divergence apparaît plus clairement lorsqu’on la visualise.

Croissance et énergie : causes et conséquences

L’essor de la Chine est souvent décrit comme une réussite industrielle ou technologique. Pourtant, ces descriptions risquent de négliger une dynamique plus fondamentale. L’expansion de l’économie chinoise s’est accompagnée d’une hausse de la demande d’énergie et, surtout, d’une augmentation de l’offre. Plutôt que de laisser l’énergie devenir une contrainte, la Chine a veillé à ce que la capacité, qu’il s’agisse du charbon, de l’hydroélectricité, du nucléaire ou des énergies renouvelables, augmente en même temps que la production.

Aujourd’hui, elle est à la fois le plus grand consommateur et l’un des plus grands producteurs d’énergie au monde. Elle représente environ la moitié de la production mondiale de charbon, maintient une production pétrolière importante et exploite le plus grand réseau électrique jamais construit.

En ce sens, l’énergie n’a pas limité la croissance de la Chine, elle l’a favorisée.

Ce qui apparaît d’abord comme une expansion industrielle se révèle, à y regarder de plus près, comme quelque chose de plus fondamental : l’accumulation et l’organisation de l’énergie à grande échelle.

L’observation attribuée à Napoléon selon laquelle « la Chine, une fois réveillée, ébranlerait le monde » prend un sens différent dans ce contexte. Le réveil n’est pas seulement économique. Il est énergétique.

Le système énergétique chinois : force et vulnérabilité

Le système énergétique de la Chine comporte à la fois des forces et des contraintes.

D’une part, son échelle est inégalée. D’autre part, sa composition révèle des dépendances structurelles. Le charbon continue de dominer l’approvisionnement en énergie primaire, tandis que le pétrole et le gaz restent importants, et que les sources à faible teneur en carbone, bien qu’en croissance rapide, représentent toujours une part plus faible en termes d’énergie globale.

Dans le domaine de la production d’électricité, cependant, la transition est déjà visible. Le poids relatif du charbon diminue, tandis que les énergies renouvelables et le nucléaire se développent rapidement et représentent la majeure partie de la croissance de la demande au cours des dernières années.

Cette double structure reflète une stratégie délibérée : maintenir la production industrielle aujourd’hui tout en construisant l’infrastructure d’un système énergétique différent pour demain.

Pourtant, ce système n’est pas sans fragilité. La Chine reste très dépendante des importations d’hydrocarbures, dont une grande partie doit transiter par des voies maritimes intrinsèquement vulnérables. Le détroit de Malacca, par lequel transite une grande partie de ses importations de pétrole, représente un point d’exposition particulièrement critique.

Des efforts sont actuellement déployés pour atténuer ce problème grâce aux pipelines, aux réserves et à la diversification. Mais la contrainte sous-jacente demeure et, en termes géopolitiques, les contraintes ont tendance à façonner la stratégie autant que l’ambition.

La nouvelle course aux ressources

La transition vers l’électrification n’élimine pas la dépendance. Elle la transforme.

Là où le pétrole dominait autrefois, un nouvel ensemble d’intrants émerge : le lithium, le cobalt, les éléments des terres rares, le graphite et le nickel. Ces matériaux sont essentiels pour les batteries, les moteurs électriques et les systèmes d’énergie renouvelable, et donc pour la prochaine phase du développement industriel.

La position de la Chine dans ce système émergent n’est pas principalement due à son contrôle de l’extraction, mais à sa domination dans le traitement et le raffinage. C’est à ce stade que les matières premières deviennent des intrants utilisables, et donc que réside une grande partie de l’effet de levier.

La structure de dépendance est donc reconfigurée plutôt que supprimée. Cette transformation apparaît plus clairement lorsqu’on l’observe visuellement.

Dans le système énergétique précédent, le contrôle résidait dans l’extraction. Dans le suivant, il réside de plus en plus dans la transformation.

Les différentes régions réagissent de manière distincte. Les États-Unis se sont concentrés sur les investissements et les alliances, cherchant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement par le biais de partenariats et de capacités nationales. L’Europe a mis l’accent sur les cadres réglementaires et la coordination, bien que souvent à un rythme plus lent. La Chine, quant à elle, poursuit son intégration et son expansion.

Des approches différentes, mais une contrainte commune : l’accès à l’énergie et à ses intrants.

Quand l’énergie façonne la société

Ce schéma n’est pas nouveau ; il est, à bien des égards, le plus ancien. Pendant la majeure partie de l’histoire, l’énergie a été tirée du travail des hommes et des animaux. Les systèmes économiques étaient donc étroitement liés à la taille de la population et à la capacité de mobiliser le travail physique. À l’apogée de l’Empire romain, un grand nombre d’individus étaient effectivement intégrés au système économique en tant que sources de travail, illustrant ainsi la relation directe entre l’énergie et la production. L’esclavage, l’agriculture et la production à forte intensité de main-d’œuvre n’étaient pas de simples arrangements sociaux ; ils étaient l’expression d’un système énergétique limité par la biologie.

De l’esclavage aux machines

La révolution industrielle a fondamentalement modifié cette relation. Avec le développement de la machine à vapeur, associée à James Watt, l’énergie a été dissociée de l’effort humain et animal. Les machines alimentées par le charbon, et plus tard par le pétrole, pouvaient effectuer des travaux à une échelle et à une intensité inimaginables auparavant. Les implications économiques ont été profondes. Des tâches qui nécessitaient auparavant un grand nombre de travailleurs pouvaient être effectuées en continu par une seule machine.

Si le rejet moral de l’esclavage a constitué un tournant historique décisif, la disponibilité de sources d’énergie alternatives a contribué à modifier les conditions économiques dans lesquelles ces systèmes avaient fonctionné. L’énergie n’a pas directement aboli l’esclavage, mais elle a modifié la structure de production de manière à le rendre moins central.

Énergie et guerre

La relation entre l’énergie et le pouvoir devient encore plus visible en période de conflit. La guerre industrielle nécessite de l’énergie industrielle. Winston Churchill l’a compris lorsqu’il a fait passer la marine britannique du charbon au pétrole, augmentant ainsi ses capacités opérationnelles tout en introduisant de nouvelles dépendances.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’accès à l’énergie est devenu un facteur stratégique déterminant. L’expansion de l’Allemagne vers le Caucase et sa tentative d’atteindre les régions productrices de pétrole relevaient moins de l’idéologie que de la contrainte. Elle ne s’est jamais assurée de ces ressources.

Les puissances alliées, en particulier les États-Unis, possèdent un niveau de production énergétique que l’Allemagne ne peut égaler. En ce sens, la stratégie était souvent moins une question d’intention que de contrainte. Le courage a façonné les batailles. L’énergie a déterminé les limites dans lesquelles elles se sont déroulées.

Énergie et argent : le système invisible

L’énergie façonne également les systèmes monétaires, bien que de manière moins visible. John D. Rockefeller a démontré très tôt que le contrôle des flux d’énergie pouvait se traduire par une domination financière. Son contrôle du raffinage du pétrole lui a permis d’influer sur un élément essentiel de l’économie industrielle.

Au niveau mondial, une dynamique similaire est apparue après l’effondrement du système de Bretton Woods. Le dollar ayant perdu son lien avec l’or, il est devenu de plus en plus associé au pétrole par le biais des pratiques de fixation des prix et de règlement. Dans ce contexte, l’argent peut être considéré comme un droit sur l’énergie future.

Le système qui en a résulté a créé un lien structurel entre la demande d’énergie et la demande de dollars, renforçant le rôle de la monnaie dans la finance mondiale. Cette relation se reflète dans l’ampleur du commerce mondial du pétrole et des réserves de change, qui continuent de présenter une forte composante en dollars.

L’évolution de cette relation est plus facile à comprendre lorsqu’elle est visualisée.


Ce que les données révèlent, ce n’est pas une rupture du système, mais un désalignement croissant en son sein. L’économie physique, mesurée en énergie, a continué à se développer régulièrement, tandis que le cadre monétaire qui l’ancrait autrefois est devenu progressivement moins dominant. Le dollar reste central, mais il n’est plus unique. En d’autres termes, le système n’a pas disparu. Il a commencé à se décentraliser.

L’énergie reste mondiale. Le système qui en fixe le prix l’est de moins en moins.

Un système qui commence à bouger

Toutefois, les systèmes fondés sur les flux ne sont pas statiques. Les changements dans la structure des échanges d’énergie influencent progressivement les arrangements financiers. La Chine a commencé à diversifier les mécanismes de règlement, en réduisant la dépendance à l’égard des transactions en dollars dans certains contextes.

Ces changements restent partiels et progressifs. Mais les systèmes changent rarement d’un seul coup. Ils évoluent à la marge avant de se transformer au cœur.

Les artères fragiles du monde

Les systèmes énergétiques dépendent non seulement de la production, mais aussi de la circulation. Une part importante de l’énergie mondiale passe par un nombre limité de points d’étranglement, notamment le détroit d’Ormuz, le canal de Suez et le détroit de Malacca. Il ne s’agit pas simplement de caractéristiques logistiques. Ils sont l’expression de contraintes au sein d’un système par ailleurs mondial.

Qui est exposé ?

Les conséquences d’une perturbation sont inégales. Les pays dont la production intérieure est importante, comme les États-Unis, sont relativement à l’abri. D’autres, dont de nombreuses économies européennes, restent plus exposés en raison de leur dépendance à l’égard des importations. La Chine, bien qu’exposée, a pris des mesures pour atténuer ces risques grâce à la diversification et au développement des infrastructures, notamment en augmentant les importations en provenance de Russie et en mettant progressivement en place d’autres mécanismes de règlement. Ces changements restent incomplets. Mais ils indiquent une direction.

La tension actuelle

Lorsque des perturbations se produisent ou semblent probables, les marchés réagissent rapidement. Cette réaction reflète non seulement les attentes, mais aussi les contraintes physiques sous-jacentes. Les systèmes énergétiques ne peuvent pas être ajustés instantanément. Et lorsque les flux sont interrompus, les effets se propagent.

Le modèle le plus profond

Les systèmes énergétiques évoluent sur de longues périodes. Les infrastructures, les chaînes d’approvisionnement et les capacités de production mettent des années, voire des décennies, à se développer. Par conséquent, les décisions prises aujourd’hui déterminent la distribution de l’énergie à l’avenir. Au cours de l’histoire, les sources d’énergie spécifiques ont changé. La dynamique sous-jacente, elle, n’a pas changé.

Où le pouvoir se déplace-t-il ?

Le pouvoir ne disparaît pas, il se déplace et tend à suivre l’énergie. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est pas une rupture brutale, mais une réaffectation progressive déjà visible à plusieurs niveaux du système mondial, dans la production d’électricité, dans les chaînes d’approvisionnement industrielles, dans les flux commerciaux et, de plus en plus, dans l’architecture des monnaies elles-mêmes.

L’énergie construit des systèmes, et ces systèmes, une fois établis, génèrent une puissance qui reste rarement ancrée là où elle est née. Pourtant, ces transitions sont rarement reconnues au moment où elles se produisent. Elles prennent forme lentement, par le biais d’infrastructures, d’investissements, de dépendances changeantes, jusqu’à ce que, à un moment donné, il devienne impossible de les ignorer.

La question n’est donc pas de savoir si cette transformation est en cours, mais si nous la comprenons suffisamment tôt pour en saisir les implications.

Eric Lefebvre

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