Reinier van Lanschot, député européen néerlandais, demande plus de rapidité, plus de démocratie et plus d’indépendance pour l’Europe. Dans un entretien avec Philippe Séjalon d’INGAGE, il apparaît clairement que le temps de l’intégration hésitante est révolu, la pression géopolitique obligeant l’UE à agir.
Van Lanschot argumente sobrement : La défense européenne n’est pas une vision, mais une nécessité. La guerre en Ukraine et l’incertitude croissante quant au rôle des États-Unis ont créé un nouvel environnement de sécurité. L’Europe doit être en mesure de se protéger avec ses propres satellites, ses services de renseignement et ses capacités militaires.
Il estime que le débat sur la question de savoir s’il faut l’appeler « armée européenne » ou autre chose est secondaire. Le facteur décisif est l’autonomie opérationnelle. Il considère que le soutien croissant à cette autonomie, tant au niveau politique qu’au niveau de la population, constitue un tournant.
La démocratie sous la pression du numérique
Dans le même temps, M. van Lanschot constate que les démocraties européennes sont soumises à une forte pression. La désinformation et l’influence étrangère ont depuis longtemps atteint un nouveau niveau. Les millions de messages coordonnés sur les réseaux sociaux ne sont plus un phénomène marginal, mais font partie de stratégies géopolitiques.
Son antidote est remarquable : moins de technologie, plus de société. Une citoyenneté active est la meilleure défense. Ceux qui interfèrent, sont en désaccord et s’impliquent politiquement stabilisent la démocratie plus efficacement que n’importe quelle réglementation.
Les médias en tant qu’infrastructure stratégique
Dans ce contexte, M. van Lanschot évoque une idée également pertinente pour la Suisse : un radiodiffuseur public européen. L’objectif ne serait pas la propagande, mais une base d’information commune et crédible qui transcende les perspectives nationales.
Le journalisme de qualité peut jouer un rôle stabilisateur, en particulier dans les sphères publiques numériques fragmentées. Pour les entreprises de médias, y compris en Suisse, il s’agit d’une question stratégique : comment maintenir la confiance dans un monde d’information contrôlé par des algorithmes ?
La protection des données reste l’ADN de l’Europe
En ce qui concerne la tension entre la sécurité et la vie privée, M. van Lanschot trace une ligne claire. L’Europe ne devrait pas suivre le modèle américain axé sur les données, ni l’approche chinoise axée sur le contrôle. La protection des données est un avantage géographique et un principe démocratique.
Il rejette les mesures telles que la surveillance généralisée des communications privées. Les interventions ne sont acceptables que sur une base sélective, clairement limitée par la loi et soumise à un contrôle judiciaire. La sécurité ne doit pas conduire à une érosion systémique des droits fondamentaux.
Le problème structurel de l’UE
Sa critique la plus sévère concerne le mécanisme de prise de décision de l’UE. Le droit de veto des États bloque les avancées centrales, qu’il s’agisse de la politique de sécurité ou de la protection du climat. Dans un monde où les crises se multiplient, cette structure n’est plus viable.
Pour un pays ayant des liens économiques étroits comme la Suisse, il ne s’agit pas seulement d’un débat interne à l’UE. La capacité d’action de l’Europe détermine directement la stabilité, la réglementation et les conditions du marché sur l’ensemble du continent.
Plus d’intégration, plus de légitimité
M. Van Lanschot va plus loin : une plus grande intégration européenne doit aller de pair avec une plus grande légitimité démocratique. L’UE est démocratique, mais pas suffisamment pour la portée de ses décisions.
Sa vision d’une Union plus intégrée vise précisément ce point : être capable de prendre des décisions plus rapidement et avoir une légitimité plus large. Pour les économies orientées vers l’exportation comme la Suisse, cela pose indirectement la question de savoir dans quelle mesure elles veulent rester proches d’une Europe qui s’approfondit.
Sécurité, climat et prospérité sont liés
Le lien qu’il établit entre la sécurité, le climat et la stabilité sociale est particulièrement pertinent pour les débats de politique économique. Les dépenses de défense ne sont pas une alternative aux investissements dans l’éducation ou la protection du climat, mais une condition préalable pour que ces investissements restent possibles.
Sa proposition : un financement européen commun via les marchés des capitaux au lieu de programmes d’austérité nationaux. Il y a une logique claire derrière cela, car la stabilité est la base d’une croissance durable.
La prochaine étape pour l’Europe
La demande à court terme de M. Van Lanschot est concrète : l’abolition du droit de veto. Son objectif à long terme est plus ambitieux : une Europe plus unie et plus compétente.
Pour la Suisse, comme pour le secteur de l’assurance, cette évolution signifie avant tout une chose : l’importance stratégique de l’UE va continuer à croître. Celui qui comprend l’intégration européenne comprend aussi l’avenir de sa propre marge de manœuvre économique et politique.
Binci Heeb
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